Par Gilbert Achcar, écrivain et universitaire libanais
L’occupation de la Bande de Gaza suite au 7 octobre 2003 puis celle du Sud-Liban, qui a débuté à l’automne suivant et qui a connu cette année un changement qualitatif après l’agression américano-israélienne contre l’Iran et l’entrée dans la bataille du Hezbollah, diffèrent fondamentalement de l’occupation des territoires palestiniens dont s’est emparé l’État sioniste lors de la guerre de 1967, et de celle du Sud du Liban entre l’invasion sioniste de 1982 et l’expulsion de l’occupant en 2000. Il est faux de considérer que toutes ces occupations appartiennent à la même catégorie. Cela conduit à de graves erreurs en ce qui concerne l’anticipation et l’action politique, qui s’appuie sur la capacité à lire le futur. Il est donc nécessaire d’examiner attentivement la nature et les spécificités de la situation actuelle par rapport à l’occupation de la Bande de Gaza entre 1967 et 2005, et celle du Sud du Liban entre 1982 et 2000.
Pour cela, il nous faut revenir à la nature et aux fondements du projet sioniste. Ce projet ne repose pas seulement sur une colonisation de peuplement, mais sur une forme particulière de colonisation qui ne cherche pas à s’emparer des terres et de leurs habitants pour les exploiter comme main-d’œuvre bon marché, réduite en esclavage ou salariée au service des colons, comme ce fut le cas en Algérie et en Afrique du Sud. Le colonisation sioniste veut l’entière propriété des terres volées en expulsant leurs habitants. Elle se considère donc dans la lignée des colonisations de peuplement qu’a connu l’Amérique du Nord, basées sur l’affrontement avec les populations autochtones et leur extermination. Cependant, le projet sioniste étant apparu en Palestine au XXe siècle et ayant abouti au début de l’ère de la décolonisation, à contre-courant de l’histoire, dans une région composées d’États modernes appartenant au même peuple que les Palestiniens, le génocide pur et simple était impossible. Le projet sioniste s’est donc appuyé sur le « nettoyage ethnique » pour atteindre ses objectifs.
Ce « nettoyage ethnique » reposait sur deux piliers fondamentaux : le déplacement forcé de la population autochtone, notamment en ayant recours au terrorisme et aux massacres pour l’encourager à partir, en détruisant les zones de peuplement, surtout en milieu rural, ou en se les appropriant en l’état dans les grandes villes. C’est exactement ce qui s’est produit lors de la « Nakba » entre 1947 et 1949, lorsque le jeune État sioniste s’est emparé de 78 % du territoire de la Palestine sous mandat britannique entre le Jourdain et la Méditerranée, provoquant la fuite de 80 % de la population palestinienne autochtone. Il a ensuite détruit pendant la guerre de 1948 et les années suivantes plus de 500 villages et communes afin d’effacer toute trace de la population autochtone et de la dissuader de tenter de revenir.
Dans la seconde phase d’expansion inhérente au projet sioniste, en 1967, l’État d’Israël ne pouvait réitérer en Cisjordanie et dans la Bande de Gaza ce qu’il avait fait vingt ans plus tôt. L’équilibre des forces régional et international ne le permettait pas, malgré la victoire foudroyante d’Israël sur les armées arabes. Les Palestiniens des territoires occupés en 1967 refusèrent de quitter leurs foyers et leurs terres, après avoir été témoins du sort réservé à ceux qui avaient fui en 1948 et croyaient pouvoir revenir une fois la guerre terminée. Le seul territoire où l’occupation sioniste a mis en œuvre son projet en 1967 fut le plateau du Golan, qu’elle entendait annexer à tout prix pour des raisons stratégiques. Ce plateau domine le Nord de la Palestine et le régime sioniste le considérait comme une dangereuse faille sécuritaire. Il a donc reproduit au Golan ce qu’il avait fait sur les terres occupées en 1948, chassant la plupart des habitants et détruisant la majorité des villages et communes arabes (340). Il n’a ensuite pas tardé à y implanter des colonies sionistes.
Quant à la Cisjordanie et à Gaza, elles sont restées sous une occupation qui a construit des colonies tout en devant coexister avec la majorité de leurs habitants. Israël ne pouvait les chasser en raison des équilibres régionaux mentionnés, ni annexer ces deux territoires afin d’éviter une modification de la composition ethnique de sa population, ni instaurer un apartheid officiel en contradiction avec ce qu’il prétend être. L’État sioniste choisit de grignoter progressivement les terres de 1967, notamment la Cisjordanie, en prenant le contrôle des zones relativement peu peuplées (à l’exception de Jérusalem-Est, annexée immédiatement pour des raisons idéologiques), avec le projet de céder les zones palestiniennes densément peuplées à une autorité arabe (jordanienne au début du projet puis palestinienne) supervisée par l’occupation (plan Allon de 1967).
Par la suite, le pouvoir sioniste a préféré en 2005 se retirer de la Bande de Gaza, à très forte densité de population palestinienne, tout en conservant la Cisjordanie, où il contrôle directement 60 % du territoire, ainsi que 22 % des zones rurales à faible densité de population palestinienne. L’administration des 18 % restants a été confiée à l’Autorité issue des accords d’Oslo de 1993. Quant au Sud du Liban, l’occupation sioniste y a coexisté avec la population locale, d’autant qu’elle a subi des pressions internationales après l’invasion de 1982. Elle a cherché à constituer une armée de collaborateurs à sa solde parmi les habitants de la région dans la perspective d’une occupation de longue durée. Mais la pression de la résistance et la faible soutien à l’occupation du Liban parmi les citoyens israéliens eux-mêmes ont conduit à l’évacuation de 2000.
On observe ici une différence entre la méthode employée par l’État sioniste dans les territoires palestiniens occupés en 1967 et au Sud du Liban occupé en 1982, et celle utilisée dans la Bande de Gaza depuis l’automne 2023 et au Sud du Liban, en particulier ces derniers mois. Cette méthode correspond exactement avec celle qui a accompagné sa création et sa conquête de la majeure partie de la Palestine en 1948, ainsi qu’avec celle qu’il a adopté à nouveau dans le plateau du Golan en 1967. Ce qui a rendu ce comportement possible est la concomitance des gouvernements les plus à droite de l’histoire sioniste — des gouvernements entièrement fidèles au projet de colonisation sioniste originel et au « nettoyage ethnique » sur lequel il repose — avec les deux administrations les plus favorables au projet sionistes de l’histoire américaine que sont les administrations Biden et Trump.
Le gouvernement sioniste a déplacé la grande majorité des Gazaouis à travers une guerre d’extermination, classée comme génocide partiel, semblable aux massacres qui ont accompagné la Nakba de 1948 pour contraindre les Palestiniens à l’exil. Son objectif était le « nettoyage ethnique » de la Bande et il s’est accompagné d’une destruction massive et sans précédent du tissu urbain gazaoui, jamais vue dans l’histoire des conflits armés de part son intensité. Le gouvernement sioniste agit actuellement de la même manière au Sud du Liban, notamment dans la région s’étendant jusqu’au fleuve Litani au Nord, où il a chassé la majeure partie des habitants et entrepris la destruction des habitations et infrastructures, comme à Gaza.
En conclusion, il est bien naïf de croire qu’Israël se retirera pacifiquement de Gaza et du Sud du Liban volontairement par le biais de négociations accompagnées de pressions de Washington sur le gouvernement sioniste et des régimes arabes sur Washington. Cette illusion ne fait que justifier une soumission stérile à l’occupant et facilite la perpétuation de cette occupation.
Article original publié le 9 juin 2026 dans Al-Quds Al-Arabi
